Un dessin de mode, c’est un dessin (1)

mercredi 26 septembre 2018
par  ARB



Un dessin de mode, c’est un dessin (1)



par Line Audin



Un dessin de mode, c’est un dessin. Ce n’est pas moi qui le dis, mais un personnage du roman de F. M. Dostoïevski, Crime et châtiment. Deux ouvriers, l’un jeune, l’autre plus âgé, conversent pendant qu’il retapent l’appartement de la vieille usurière.


– Qu’est-ce donc, un dessin de mode, l’oncle ? demanda le jeune.
[…]
– Un dessin de mode, mon vieux, c’est un dessin en couleurs, qui arrive ici chez les tailleurs chaque samedi, par la poste, de l’étranger, pour montrer comment il faut s’habiller […] C’est un dessin, donc. [1]


« C’est un dessin, donc. » Démonstration brillante et simple du lien entre langue et réalité.


Effectivement, le nom composé « dessin de mode » renvoie bien à un dessin. Ce qui nous rappelle qu’en français, dans un groupe nominal, le mot essentiel, celui qui renvoie à la réalité évoquée par l’énonciateur [2], est placé en premier. En langue maternelle, la plupart du temps, la règle est intériorisée et le passage langue/réalité se fait automatiquement. Mais pour comprendre ou exprimer cette même réalité dans une autre langue que la sienne, c’est une toute autre affaire qui suppose que l’interlocuteur est capable de repérer les indices syntaxiques propres à la langue étrangère. En anglais, contrairement au français, le mot essentiel d’un groupe nominal est à la fin GN. Fashion sketch renvoie à un dessin, pas à la notion de mode. Si on calque l’ordre du français, on se trompe de réalité.



Pour faciliter le passage entre réalité et langue, notamment dans le cas d’une langue étrangère, il convient de mettre en lumière les liens complexes qui unissent les deux domaines. Dans le schéma ci-dessous, je crée un entre-deux, un espace abstrait intermédiaire, à mi-chemin entre langue et réalité. Dans cet espace, je dépose la réalité [3] sous la forme d’un mot unique, écrit en capitales d’imprimerie, sans déterminant, le mot dit « essentiel ». Peu importe que la réalité de l’énonciateur soit pensée et écrite en français, en anglais ou en russe [4], cette réalité ne change pas quand on change de langue : DESSIN, SKETCH renvoient à la même réalité… En revanche, ce qui change, ce sont les règles qui régissent chaque langue. Par exemple la place du mot essentiel dans un groupe nominal varie selon les langues.





Conclusion : Dans un groupe nominal, le mot essentiel permet d’approcher la réalité de l’énonciateur. D’une langue à l’autre, il faut apprendre à l’identifier pour comprendre de qui, de quoi on me parle.



 Pour finir, restons dans le ton ! S’habille-t-on d’un dessin de robe ou d’une robe à dessins ?





Conclusion : Des dessins [5] de robe, ce n’est tout simplement pas la même réalité qu’une robe à dessins !


 



Maintenant que vous savez naviguer dans les trois mondes, vous êtes prêts à faire dans la dentelle. Entrons dans le monde de la haute couture.


Un dessin de mode, c’est un dessin (2). Cliquez !


 


[1F. M. Dostoïevski, 1866, Crime et Châtiment, Partie II, chapitre VI.

[2Je devrais dire réalité mentale, car il s’agit de celle que l’énonciateur a en tête et veux faire partager à son interlocuteur.

[3Ici, celle que l’énonciateur veut faire partager à son interlocuteur.

[4Lise Ialamov m’indique que dans le texte original, il est question d’images (картинки) colorées (крашеные). La réalité que nous commentons est donc plutôt celle du traducteur, un dessin unique, alors que la réalité de l’auteur renvoie plutôt à une revue, à une collection de dessins qui se feuillette comme un magazine.

[5Vous aurez noté au passage la présence du -S- dans le mot essentiel, à mi-chemin entre langue et réalité. La marque du pluriel sur un nom donne une indication sur la réalité (plus d’un).


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