Laïcité-République-Citoyenneté

samedi 7 février 2015
par  ARB


Ce texte a circulé, avec beaucoup d’autres, dans le groupe du GEPED dont j’ai la chance de faire partie. Ecrire quelques mots aux autres, partager des souvenirs de prof, faire exploser des colères de militant, exprimer des états d’âme, nos échanges ont été une bouée, un rempart contre le désespoir. Le texte de Danielle Bailly n’était pas destiné à la sphère publique. J’ai insisté pour qu’elle m’autorise à le publier. Connaissant sa pudeur et son humilité, je la remercie vivement de son accord.


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Laïcité-République-Citoyenneté


par Danielle Bailly


Laïcité (style lapidaire, par mots-clés simplement)


Je pense ici au cadre de l’enseignement secondaire :

  • - Neutralité de l’enseignant, par rapport aux particularités personnelles des élèves (origines, etc.).
  • - Distinction radicale entre ce qui appartient à la sphère du privé (l’intime, le familial, l’origine, la religion ou l’incroyance, etc.) et du public (le vivre ensemble à l’école et dans la société, etc.).
  • - Compréhension et mise en pratique de la démocratie représentative (ex. délégués de classe, etc.) et un peu de démocratie participative (à creuser…).
  • - La « bonne distance » dans la relation prof/élèves.
  • - Nécessité du courage chez l’enseignant, quelles que soient les provocations éventuelles, mais nécessité absolue du soutien de la hiérarchie aux enseignants ; si ce soutien manque, c’est la mort de la mission de l’Ecole (voir la lâcheté des politiques à cet égard).
  • - Leçons de laïcité avec les élèves : rationalisme, primat de la raison. Rapport à la Science. Différence entre croyance et savoir/connaissance(s). Historicisation, mise en perspective et contextualisation « causale » des mentalités.
  • - Inculquer un niveau de rigueur et d’exigence intellectuelles (précision, absence de superficialité, etc.). Que les élèves acceptent de faire leur métier d’élève : apprendre. Nous, nous faisons le nôtre : leur rendre le savoir accessible.
  • - Une sorte de sanctuarisation (le mot n’est pas adéquat) de l’Ecole par : observance du respect à l’égard du prof, non pas en tant que détenteur de l’autorité, mais en tant que détenteur du savoir. Ce respect devrait être exigible (par contrat en quelque sorte).
  • - Discipline, ordre, pour mieux travailler. Le prof doit détenir une autorité naturelle (qui est le contraire de l’autoritarisme). Fermeté, mais aussi empathie, solidarité, compréhension, et donc une certaine souplesse.
  • - Respect des élèves, de leurs difficultés cognitives (Didactique !!! Ne rien lâcher là-dessus), de leurs difficultés affectives/de caractère et sociales (tenir compte notamment de leur environnement familial).
  • - Ne tolérer aucun fascisme, aucune intimidation, aucun chantage : tout doit se résoudre par la parole et par une mutuelle compréhension.


République


Mon rapport à la République est très personnel et intime. Je l’ai hérité de mes parents : pour mon père, notamment, venu de Pologne en 1927 à cause du numerus clausus empêchant les Juifs d’aller à l’Université, la France représentait le pays des droits de l’Homme, du Droit tout court , de la liberté et de cette belle langue française qui était si valorisée en Pologne. La France, pour lui, en arrivant, c’était le Paradis, comme ce l’avait été auparavant pour les parents de ma mère, déjà née en France. C’était la même chose pour tous les Juifs immigrés que j’ai connus (la France, pays de Zola, de Victor Hugo, de l’égalité, etc.). Un proverbe yiddish dit : « Heureux comme Dieu en France ».


Ayant appris à l’Ecole l’histoire de la Révolution française, je m’en suis toujours sentie une « descendante ». C’est un peu « baroque », mais c’est comme ça. J’ai toujours pris fait et cause pour elle. Pour moi, la Terreur de ‘93, pour horrible qu’elle ait été, n’a pas pu annihiler la beauté politique et l’exaltation, la joie citoyennes, de l’égalitarisme de 1789, de la Nuit du 4 août, etc. Le ver n’était pas dans le fruit.


La République, pour moi, dans mon ressenti affectif plus même que dans mon intellect, c’est notre vivre ensemble, à égalité, c’est notre construction commune, et sa noblesse s’exprime notamment à travers l’institution Ecole ; je me sens si fière de lui avoir appartenu ! Prof du secondaire dans les années ’60, j’ai toujours eu à cœur, comme vous, de soutenir notamment, d’aider opiniâtrement, à passer d’une classe à l’autre, à aimer la culture et la réflexion, les gosses peu favorisés par leur milieu familial et social, sans nuire aux autres pour autant.


Encore maintenant, la Marseillaise, un des symboles pour moi de la République, me met les larmes aux yeux (j’ai presque honte de cette hyper-sensibilité).


Citoyenneté


Je me sens française avant tout par la citoyenneté. Chacun se sent français par quelque chose. Moi, c’est la citoyenneté avant tout : les droits et les devoirs d’un citoyen, c’est la contribution d’un individu à la cohésion collective du pays, ce par quoi, y compris par une auto-régulation et une auto-discipline (il y a des règles à observer impérativement !), il accomplit sa part de l’oeuvre commune pour que la paix sociale perdure, et aussi pour qu’il ait son mot à dire dans la conduite des affaires publiques, qui ont une incidence sur son sort à lui.


Être citoyen, c’est être civilisé, être tolérant envers la différence, mais dans le cadre suivant : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! », et : « Le fascisme ne passera pas ! ».


Être citoyen, c’est une immense dignité, un immense privilège, une immense noblesse. J’en suis fière.


Les profs apprennent en principe aux élèves à être des citoyens corrects, à pratiquer la tolérance (avec les limites que je viens de préciser), à développer, avec l’entraînement au raisonnement et à l’exigence rationnelle, une « philosophie de l’argumentation », remplaçant par des mots sans injures ni débilité cognitive des sentiments qui autrement risqueraient de s’exprimer par la violence physique. Ils leur apprennent à supporter la différence et la diversité comme naturelles à l’être humain, et à les gérer, sans être atteints dans leur identité et leur estime de soi.


Les profs sont censés apprendre aux élèves l’amour de la culture, richesse de la citoyenneté partagée.


Que faire si certains élèves refusent le français correct, la culture que les programmes scolaires, plus l’implication personnelle des profs pour les « sortir » de l’Ecole, leur offrent, l’enrichissement de l’intelligence par la Raison ?


Je ne sais pas, je ne sais plus, c’est mon désespoir.


J’ai mal à mon Ecole.


Danielle Bailly
23 janvier 2015


Commentaires

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lundi 16 février 2015 à 10h56 - par  Bich-Lien TRUONG

Durant tout ce mois de janvier 2015, j’avais pensé fortement à vous, madame Bailly.

Comment pourrait-on oublier le séminaire de Danielle Bailly, où régnaient toujours l’enthousiasme de la découverte, la rigueur de la méthode et la pertinence des thèmes en discussion ?

Ce n’est pas seulement le savoir ou le savoir-faire que vous m’avez transmis, mais aussi et surtout le bonheur « d’être en liberté ». Tel est le sens prédicatif que je confère à « Je suis Charlie ».